Il y a trente ans, Alexander Wurz arrivait au Mans sans vraiment savoir s’il avait encore sa place en sport automobile. À 22 ans, l’Autrichien avait déjà vécu plusieurs vies sportives. Champion du monde de BMX, vainqueur en Formule Ford, courroné en Formule 3, pilote de tourisme au sein du programme Opel de Joest Racing.
Pourtant, rien de tout cela ne lui garantissait un avenir. L’argent s’était évaporé. La Formule 1 semblait hors de portée. Et il commençait à se demander s’il n’était pas temps d’arrêter. Même la 64e édition des 24 Heures du Mans ne faisait pas partie du plan.
« Je n’étais même pas censé figurer sur la liste des engagés. », reconnaîtra-t-il plus tard.
D’ailleurs, la voiture elle-même est un peu arrivée là par hasard. Bien avant que Wurz ne s’installe à son volant, elle avait déjà gagné sa place dans le folklore de l’endurance. Apparue en 1991 sous le nom de Jaguar XJR-14, cette sophistiquée Groupe C conçue par Tom Walkinshaw Racing était alors propulsée par un V8 dérivé de la Formule 1 Ford. Elle remporta le Championnat du monde des voitures de sport avant d’être transformée en Mazda MX-R01 pour l’édition 1992 des 24 Heures du Mans.
La plupart des voitures de course disparaissent discrètement. Celle-ci refusa un tel destin. Son toit fut retiré et un flat-six Porsche turbocompressé prit place sous sa carrosserie. Sous l’œil attentif du sorcier Reinhold Joest, elle évolua une nouvelle fois pour devenir la TWR-Porsche WSC-95, se muant en quelque chose de plus en plus rare au Mans : un prototype privé capable de tenir tête aux grands constructeurs.
L’outsider qui défie les valeurs sûres, Joest vit quelque chose de similaire chez Wurz. La vitesse de l’Autrichien l’impressionna. Sa curiosité peut-être encore plus.

« J’étais sur le point d’arrêter ma carrière parce que j’étais complètement fauché, avouera Wurz des années plus tard sur le site officiel des 24 Heures du Mans. Par un incroyable concours de circonstances, Reinhold Joest avait besoin d’un pilote pour effectuer des essais avec la voiture qu’il comptait engager au Mans. Je ne devais participer qu’à cette séance, mais il s’est rendu compte à quel point j’aimais Le Mans. Je lui avais posé tellement de questions sur la TWR-Porsche, sur son comportement, sur la façon de la piloter, qu’il a décidé de faire en sorte que ce jeune pilote autrichien enchaîne les essais ! »
Et ces essais aboutissaient toujours à la même conclusion.
« J’ai été le plus rapide dès mon troisième tour dans la voiture. Reinhold Joest s’est alors dit : « Je vais m’assurer que ce type ne coupe pas une chicane ou quelque chose comme ça ! », riait Wurz. Ce n’était bien évidemment pas le cas. Il m’a ensuite fait participer à un autre test et, une fois encore, j’ai été le plus rapide. Finalement, il m’a nommé troisième pilote de la voiture n°8. »
Puis Joest prit une décision encore plus audacieuse. Il transféra Wurz dans la plus rapide des deux voitures de l’équipe, la n°7, aux côtés de Manuel Reuter et Davy Jones.
La suite demeure l’une des victoires les plus improbables de l’histoire des 24 Heures du Mans. Alors que les Porsche 911 GT1 officielles et les McLaren F1 GTR concentraient l’essentiel de l’attention, le prototype de Joest poursuivait discrètement sa route. Heure après heure. Relais après relais. Toujours dans le match.
« Ce fut un combat difficile face aux Porsche officielles, se souvenait Wurz. À 8 heures du matin le dimanche, nous étions en tête avec seulement huit secondes d’avance, mais nous avons fini par gagner. »

Reuter décrochait sa deuxième victoire au classement général, sept ans après son succès avec Sauber-Mercedes. Davy Jones devenait le dernier Américain à s’imposer au classement général dans la Sarthe, un statut qu’il conserve encore aujourd’hui. Quant à Reinhold Joest, il écrivait un nouveau chapitre d’une histoire d’amour avec Le Mans qui le conduira quelques années plus tard à dominer la discipline avec Audi.
Quant à Alexander Wurz, il devenait le plus jeune vainqueur de l’histoire des 24 Heures du Mans, à seulement 22 ans et 91 jours, un record de précocité toujours d’actualité.
Mais il ne mesurait pas encore à quel point ces 24 heures allaient changer sa vie.
« Peu avant la course, j’étais sur le point d’arrêter ma carrière parce que j’étais complètement fauché, admettait-il. Nous avons gagné la course et cela m’a sauvé la vie. »
Une semaine avant Le Mans, Wurz avait réussi à obtenir un bref entretien avec Flavio Briatore.
« Il m’a demandé ce que je faisais le week-end suivant, racontait-il. Je lui ai répondu que je participais aux 24 Heures du Mans. Alors il m’a dit : « Si tu gagnes Le Mans, je te ferai tester une Formule 1. » »
Le fax arriva dès le lendemain de la course. Puis vint Silverstone. Wurz signa le meilleur temps et d’autres opportunités suivirent. Le jeune homme qui envisageait encore de prendre sa retraite quelques jours auparavant se retrouvait soudain lancé vers le sommet du sport automobile.
Le Mans venait de faire ce qu’elle sait faire de mieux : changer une vie. En juin 1996, un débutant en quête d’avenir et une voiture de course refusant de disparaître dans les livres d’histoire se sont trouvés dans la Sarthe. Aucun des deux n’en est ressorti inchangé.
LE SAVIEZ-VOUS ? En s’imposant en 1996 puis en 1997, le châssis n°001 de la TWR-Porsche WSC-95 est devenu l’un des quatre seuls châssis de l’histoire à avoir remporté deux fois les 24 Heures du Mans au classement général. Les trois autres sont la Bentley Speed Six « Old Number One » LB2332 (1929-1930), la Ford GT40 1075 (1968-1969) et la Porsche 956-117 (1984-1985), également exploitée par le Joest Racing.