La chaleur est impossible à ignorer. Même lorsque le soleil commence lentement à décliner au-dessus du Circuit de la Sarthe, l’air demeure lourd et immobile. Les invités conviés à l’inauguration du M24 cherchent instinctivement un coin d’ombre avant de se diriger vers l’entrée. Presque tous s’arrêtent au même endroit.
Devant le bâtiment trône une Porsche 935 aux couleurs du musée, arborant fièrement le logo M24 sur sa carrosserie. Plus qu’une simple pièce d’exposition, elle ressemble à un comité d’accueil.
Une manière de rappeler qu’il ne s’agit pas d’un musée consacré à des objets figés, mais à des voitures de course et aux vies qu’elles avaient menées.

Au-delà des murs du musée, une autre histoire est déjà en train de s’écrire. Moins de deux semaines avant la 94e édition des 24 Heures du Mans, le circuit a entamé sa métamorphose annuelle. Les camions traversent le paddock. Les garages commencent progressivement à se remplir. À l’intérieur du M24, pourtant, le temps semble s’écouler différemment.
Formule 1, Prototypes, Rallye, IndyCar, motos ou encore Can-Am se partagent un même toit. Tout comme les femmes et les hommes qui ont façonné leur histoire. Rafael Nadal, le directeur de la Scuderia Ferrari Frédéric Vasseur, le quadruple vainqueur des 24 Heures du Mans Yannick Dalmas ou encore le lauréat des 500 Miles d’Indianapolis Simon Pagenaud figurent parmi les personnalités présentes pour assister à l’ouverture de ce que ses créateurs considèrent comme le projet muséal consacré au sport automobile le plus ambitieux jamais entrepris.
Et cette ambition saute aux yeux dès les premiers pas.
Pourquoi Le Mans avait-il besoin d’un nouveau musée ?
Le Mans n’a jamais manqué d’histoire. Le premier musée a ouvert ses portes en 1961. Il a évolué en 1991 avant d’être sublimé à l’occasion du centenaire des 24 Heures du Mans, en 2023. Pourtant, ceux qui ont imaginé le M24 estimaient qu’une nouvelle étape devait être franchie. Ou plutôt, que de nombreuses histoires restaient à raconter.
La création de la MACO en 2022, fruit de l’association entre l’Automobile Club de l’Ouest et Richard Mille, a marqué le point de départ d’un projet destiné à dépasser le seul cadre des 24 Heures du Mans. L’objectif n’était pas de remplacer le musée existant, mais de repenser entièrement sa raison d’être.
« Le M24 n’est pas un regard tourné vers hier, écrivent Richard Mille et le président de l’ACO Pierre Fillon. C’est une invitation à comprendre d’où nous venons afin d’imaginer ce que deviendra le sport automobile demain. »
« Aujourd’hui, mon rêve d’enfant est devenu réalité, ajoute Richard Mille. Notre souhait est de partager cette histoire glorieuse avec tous ceux qui aiment les belles automobiles, avec tous ceux qui recherchent une expérience nouvelle et, surtout, de transmettre cet héritage aux générations futures. J’ai constitué, je l’admets volontiers avec une certaine obsession, une collection de voitures, de véritables œuvres d’art, qui retracent 70 années d’aventures humaines, de prouesses techniques, d’innovations et de design. Ce sont toutes des reines de beauté qui, comme tous les chefs-d’œuvre, transmettent des émotions et magnifient l’élégance. »
Cette philosophie irrigue chacune des galeries du musée. Le Mans demeure la colonne vertébrale de l’expérience, mais n’en constitue plus l’unique chapitre. Formule 1, rallye, IndyCar, moto et Can-Am côtoient désormais Protos et GT afin de composer un récit plus vaste autour de l’innovation, du risque, de la compétition et de l’aventure humaine.
Comment faire vivre l’histoire du sport automobile ?
C’est la question qui se trouve au cœur du M24. Car les musées regorgent souvent d’objets extraordinaires. Ce qu’ils peinent parfois à transmettre, c’est l’émotion qui leur est attachée. L’équipe à l’origine du M24 a choisi d’aborder ce défi en construisant l’expérience des visiteurs autour du rythme d’une course plutôt qu’autour d’une simple collection.
« Le M24 n’est pas seulement un acteur majeur du sport automobile contemporain, c’est aussi l’un de ses gardiens de mémoire, explique Pierre Fillon. Nous partageons des ambitions communes : offrir à nos marques un rayonnement international, faire du M24 un lieu incontournable du tourisme et de la culture locale, et en faire un moteur de prospérité pour notre territoire. »

La visite débute par les vérifications techniques, ce moment si singulier où la course rencontre traditionnellement la ville du Mans. Elle conduit ensuite le visiteur vers la tension du départ, l’incertitude de la nuit, l’intensité des stands, avant de le mener jusqu’à l’arrivée et à la célébration des vainqueurs.
L’impressionnante scénographie imaginée par The Immersers privilégie l’immersion à la simple contemplation. D’immenses dioramas grandeur nature reconstituent certaines des scènes marquantes de l’histoire du sport automobile. Des dispositifs interactifs invitent le public à manipuler et découvrir les outils ainsi que les matériaux utilisés en compétition.
L’une des salles recrée même l’atmosphère si particulière du Mans au cœur de la nuit, lorsque les pilotes luttent contre la fatigue à la seule lueur des phares, tandis que des milliers de spectateurs s’abandonnent à une expérience sans équivalent dans le monde du sport automobile. L’ensemble donne moins le sentiment de traverser un musée que de pénétrer au cœur d’une succession de souvenirs.
Qu’est-ce qui rend le M24 unique ?
La réponse la plus évidente réside dans sa collection. Plus de 120 véhicules authentiques occupent les 8 600 m² du musée. Ils sont accompagnés de 4 667 modèles réduits représentant chacune des voitures ayant pris le départ des 24 Heures du Mans depuis 1923. Mais la véritable richesse du lieu ne réside pas tant dans la quantité que dans le dialogue que ces voitures entretiennent entre elles.
En quelques minutes, le visiteur passe des balbutiements de l’automobile à l’ère des Hypercars.
La Bentley 3 Litre victorieuse au Mans en 1924 demeure le plus ancien vainqueur des 24 Heures encore existant. Sa restauration a nécessité 3 700 heures de travail. Non loin de là trône la Matra MS670B, auteure du triplé historique français en 1974. Un peu plus loin apparaît la Mercedes W09 de Lewis Hamilton, la monoplace qui lui permit de décrocher son cinquième titre mondial en Formule 1 et symbole approprié du rôle de parrain du musée assumé par le septuple champion du monde.

Ailleurs, une Porsche 959 rappelle les heures glorieuses du Dakar. La Mazda 787B évoque l’une des sonorités les plus emblématiques de l’histoire de l’endurance. Quant à la Citroën Xsara WRC de Sébastien Loeb, elle rappelle que la grandeur en sport automobile ne s’est jamais limitée à une seule discipline.
À elles seules, les collections réunissent 48 voitures d’endurance et 16 Formule 1 Mais ce sont avant tout les histoires qu’elles racontent qui marquent les esprits. Les voitures comptent, bien sûr. Mais les histoires qu’elles portent comptent davantage encore.
Comment construit-on un musée en onze mois ?
L’ampleur du projet M24 apparaît encore plus impressionnante lorsque l’on se souvient du peu de temps dont disposaient ses concepteurs.
L’ancien musée est resté ouvert jusqu’au Mans Classic, en juillet 2025. Moins d’un an plus tard, les premiers visiteurs découvraient un lieu entièrement métamorphosé à la veille des 24 Heures du Mans 2026. Onze mois. Pour un projet d’une telle envergure, beaucoup auraient imaginé un calendrier s’étalant sur plusieurs années plutôt que sur quelques mois.
En coulisses, le chantier s’est rapidement transformé en une véritable course contre la montre. Plus de 40 000 m³ de terre ont été excavés tandis que 23 entreprises et 14 corps de métier différents travaillaient simultanément à la réalisation du projet. La grande majorité d’entre eux provenait de la Sarthe. Il ne s’agissait donc pas seulement de construire un musée, mais bien de mobiliser tout un réseau local de savoir-faire.

Pierre Fillon présente régulièrement le M24 comme un outil de transmission. La phase de construction reflétait cette même philosophie. Au-delà de la création d’un nouveau lieu culturel, le projet devait également mettre en lumière l’expertise d’un territoire dont l’identité est intimement liée au sport automobile depuis plus d’un siècle. Ce n’est toutefois qu’une fois à l’intérieur que l’on mesure l’ampleur réelle du défi.
L’architecte Frédéric Audevard a imaginé le bâtiment autour de la notion de mouvement. Ses lignes fluides s’inspirent des formes aérodynamiques des prototypes d’endurance contemporains, donnant une impression de vitesse même à l’arrêt. La lumière naturelle accompagne les visiteurs tout au long du parcours, tandis que l’architecture évite soigneusement de rivaliser avec les pièces exposées. Au contraire, elle guide le regard vers elles.
Les détails témoignent d’une approche tout aussi réfléchie. Le blanc omniprésent dans le bâtiment constitue un discret hommage à la Ford GT40 engagée sous les couleurs de l’Équipe de France lors des 24 Heures du Mans 1967. Sous les pieds des visiteurs, le revêtement de sol s’inspire directement de la texture de l’asphalte du Circuit de la Sarthe. L’effet est presque inconscient, mais redoutablement efficace : Le Mans n’est jamais vraiment loin.

Pourquoi les visiteurs reviendront-ils ?
Parce que le M24 n’a jamais été conçu comme une collection figée dans le temps. Des expositions temporaires viendront régulièrement enrichir le parcours avec de nouvelles voitures et de nouveaux récits. Constructeurs et institutions continueront de prêter des véhicules majeurs. De nombreuses pièces exposées demeurent par ailleurs en état de fonctionnement, garantissant au musée un lien permanent avec le monde vivant du sport automobile plutôt qu’un simple statut d’archive.
C’est peut-être là son accomplissement le plus remarquable. À l’extérieur, les équipes préparent déjà une nouvelle édition de la plus grande course d’endurance au monde. À l’intérieur, les visiteurs traversent plus d’un siècle de triomphes, d’échecs, d’innovations et de passions dévorantes.
Rares sont les endroits au monde permettant de voyager des débuts de l’automobile jusqu’à l’ère moderne des Hypercars en moins de deux heures. Le M24 le permet désormais.