Le 3 juin 2011, à quelques jours de la 79e édition des 24 Heures du Mans, la FIA et l’Automobile Club de l’Ouest officialisent la création d’un nouveau Championnat du Monde d’Endurance à partir de 2012. Vingt ans ans après la disparition du World Sportscar Championship, l’Endurance va retrouver un label mondial.
La renaissance repose sur un attelage assez singulier. D’un côté, la FIA, qui confère au WEC son statut de Championnat du Monde et participe à l’élaboration de son cadre réglementaire. De l’autre, l’ACO, créateur et organisateur des 24 Heures du Mans, mais également promoteur du WEC à travers Le Mans Endurance Management (LMEM).
En juin 2014, le président de l’ACO Pierre Fillon et Jean Todt – alors président de la FIA – prolongent une première fois leur collaboration pour les saisons 2015, 2016 et 2017. Trois ans plus tard, à Silverstone, un nouvel accord est signé jusqu’à la fin de la saison 2020.

Entre-temps, le paysage change. Le Dieselgate précipite les retraits successifs d’Audi et Porsche, et la catégorie reine se retrouve fragilisée. FIA et ACO font pourtant front commun. De cette période délicate naît le règlement Hypercar, avant que le rapprochement avec l’IMSA ne permette la convergence entre LMH et LMDh.
La recette est aujourd’hui connue : Ferrari, Toyota, BMW, Cadillac, Peugeot, Genesis, Alpine et Aston Martin se côtoient au sommet du WEC.
Le 21 août 2021, FIA et ACO annoncent une nouvelle prolongation des « Accords Le Mans ». Mais contrairement aux fois précédentes, aucune échéance n’est alors rendue publique.
Que s’est-il passé depuis Le Mans ?

C’est ici que l’histoire se brouille. Selon Auto Motor und Sport, deux des contrats régissant la relation entre les deux institutions seraient arrivés à échéance en juin dernier sans qu’un nouvel accord ait été signé. Le média allemand évoque deux textes distincts : l’un confiant à LMEM la promotion du WEC, l’autre garantissant la présence des 24 Heures du Mans au calendrier du Championnat du Monde.
L’information interpelle d’autant plus qu’au Mans, Mohammed Ben Sulayem se voulait confiant. Interrogé sur les négociations, le président de la FIA assurait alors qu’un accord pourrait être finalisé rapidement. Trois mois plus tard, aucune signature n’a été annoncée.
Le très sérieux média allemand va plus loin et fait état de profondes divergences sur les conditions du futur partenariat, notamment autour de la gouvernance, des aspects financiers et du rôle de chacun dans l’élaboration des règlements techniques. Est même évoqué l’hypothèse d’un appel d’offres pour la promotion du WEC.
Sollicitées après la publication de ces informations, les deux institutions ont tenu à calmer le jeu. L’ACO assure que les deux entités « sont actuellement engagées dans des discussions concernant l’avenir du FIA WEC au-delà de 2027 », que celles-ci se déroulent « comme prévu, dans un esprit constructif », qu’il existe « une volonté commune de préparer le futur du Championnat du Monde » et que « les deux organisations restent pleinement engagées dans leur collaboration et travaillent ensemble à la poursuite du développement et du succès du FIA WEC sur le long terme ».
La FIA confirme de son côté que les négociations pour une prolongation se poursuivent et, surtout, apporte une précision importante : « l’accord actuel avec l’ACO demeure en vigueur jusqu’à la fin de 2027 ».
Voilà au moins une inquiétude levée. À court terme, le WEC et les 24 Heures du Mans ne sont pas menacés par cette négociation.
Une séparation est-elle réellement imaginable ?

Sur le papier, tout est possible. Dans les faits, l’équation est autrement plus complexe.
Un Championnat du Monde d’Endurance privé des 24 Heures du Mans perdrait son centre de gravité. Le Mans n’est pas seulement une manche du WEC : c’est la course autour de laquelle les programmes des constructeurs, les budgets et une large partie de l’exposition du championnat s’articulent.
L’inverse est également vrai. Le label de Championnat du Monde délivré par la FIA possède une valeur considérable pour les constructeurs. L’histoire récente l’a montré : une grande course, aussi prestigieuse soit-elle, ne suffit plus à justifier durablement les investissements nécessaires au développement d’un prototype aussi onéreux.
Les années 1990 et 2000 en offrent un rappel. Après la disparition du Championnat du Monde fin 1992 (il n’y avait eu cette année là que 28 voitures au départ des 24 Heures du Mans), l’Endurance se reconstruit par fragments. Le BPR, puis le FIA GT entretiennent la flamme côté Grand Tourisme. Certains constructeurs conçoivent des machines dont l’existence est presque entièrement dictée par Le Mans, à l’instar de la Nissan R390 GT1 ou de la Toyota GT-One, un business model qui paraît inimaginable aujourd’hui.
Puis viennent l’American Le Mans Series, son pendant européen et finalement l’Intercontinental Le Mans Cup. Une lente reconstruction qui conduit à la naissance du WEC en 2012, 20 ans après la mort de son ancêtre : le World SportsCar Championship.
Revenir à un paysage éclaté serait difficilement compatible avec l’économie actuelle des programmes constructeurs.
L’annonce de juin change-t-elle la lecture ?

Il existe par ailleurs un paradoxe. Trois mois seulement avant que l’avenir de leur partenariat ne fasse l’objet d’interrogations, FIA et ACO dessinent ensemble le futur technique de la discipline.
En juin dernier, au Mans, les grands principes du règlement Hypercar 2030 sont dévoilés. À partir de cette date, la coexistence actuelle entre LMH et LMDh doit laisser place à une plateforme technique unique. Les contours du prochain cycle sont déjà posés.
« Le Championnat du Monde d’Endurance de la FIA continue de se renforcer, déclare alors Mohammed Ben Sulayem, président de la FIA. Ces dernières années, nous avons accueilli de nouveaux constructeurs sur la grille, constaté un intérêt croissant de la part des fans du monde entier et maintenu un calendrier stable et compétitif qui met en valeur ce que l’Endurance a de meilleur à offrir. »
Ce travail dépasse d’ailleurs le seul couple FIA-ACO. L’IMSA appartient elle aussi à l’équation. Autrement dit, trois mois avant que l’hypothèse d’une rupture ne surgisse, FIA, ACO et IMSA dessinent encore ensemble l’architecture technique censée régir l’Endurance mondiale à partir de 2030.
Difficile, dès lors, d’imaginer une rupture tant celle-ci aurait des conséquences en cascade.
Faut-il s’inquiéter ?

À ce stade, sans doute est-il encore trop tôt pour tirer la sonnette d’alarme. Les négociations n’ont certes pas abouti aussi rapidement qu’annoncé au Mans et, selon nos informations, plusieurs points de divergence subsistent, mais sans qu’ils apparaissent pour autant insurmontables.
Qui plus est, comme l’ont précisé l’ACO et la FIA, l’accord actuel demeure valable jusqu’à fin 2027. Les deux parties disposent encore de temps pour trouver un terrain d’entente pour la suite et gageons que cela sera fait sous peu.
Jamais depuis la renaissance du WEC autant de constructeurs n’ont eu autant intérêt à la stabilité du système. Constructeurs, partenaires, promoteurs : c’est tout l’écosystème de l’Endurance qui a été cette semaine ébranlé. Mais tout ce beau monde sait aussi qu’il aurait beaucoup à perdre dans une rupture.
FIA et ACO ont déjà traversé des périodes sombres. Forcément, cette histoire ravive un mauvais souvenir : celui de 1992, lorsque le Championnat du Monde des Voitures de Sport disparaît au terme d’une saison exsangue, après les effets désastreux du passage à la coûteuse réglementation 3,5 litres.
Mais l’Endurance ne jouissait alors en rien de la santé qui est la sienne aujourd’hui. Cette fois, le problème n’est ni sportif ni industriel : le FIA WEC se porte remarquablement bien. Il s’agit de déterminer qui, demain, en détiendra les leviers et à quelles conditions.
Et c’est peut-être précisément parce que l’Endurance n’a jamais été aussi forte que la négociation dure plus longtemps que prévu. Le WEC n’a aujourd’hui plus grand-chose à voir avec le championnat que la FIA et l’ACO ont lancé ensemble en 2012. Sa valeur a changé, les intérêts qui l’entourent aussi. De quoi aiguiser les appétits et remettre en question certains équilibres établis au fil des années.
Reste une réalité difficile à contourner : la FIA confère au WEC son statut de Championnat du Monde, quand l’ACO détient la pierre angulaire autour de laquelle tout cet édifice a été construit : les 24 Heures du Mans. À l’heure de redéfinir les termes de leur partenariat, ni l’un ni l’autre n’a intérêt à voir l’attelage se briser.