FIA WEC

6 H. de Fuji : comment Toyota a encore gagné une course qu’elle ne devait pas gagner

Toyota Racing World Endurance Championship 6 Hours of Fuji Fuji Speedway, Gotemba, Japan 24th to 27th September 2026

Sixième à moins d’une heure de l’arrivée, sans le rythme nécessaire pour jouer la victoire à la régulière, la Toyota n°8 a réussi – avec l’aide de la voiture de sécurité – à inverser la vapeur. Comme à Monza et au Mans, la formation japonaise a alors rappelé combien la stratégie reste 

Les chiffres ne mentent pas, et les analyser permet de comprendre beaucoup de choses quant au scénario de l’édition 2026 des 6 Heures de Fuji. Dimanche dernier, la plus rapide des Toyota sur un tour – la n°7 – a signé sa meilleure performance en 1’31 »114. Victor Martins est, lui, descendu en 1’30 »486 avec l’Alpine n°36, soit un écart de 0 »628.

Au jeu de la moyenne des dix meilleurs tours en course, c’est la même chose ou presque : 1’31 »431 pour la Toyota n°8, 1’30 »945 pour l’Alpine n°36. À cet exercice, la TR010 Hybrid est également devancée par l’autre Alpine, les deux Aston Martin, la Genesis n°19 et la Cadillac n°38.

« Nous n’avions clairement pas le rythme, reconnaît Sébastien Buemi après l’arrivée. Nous n’étions que la huitième voiture la plus rapide en piste. » Encore une fois, les chiffres ne mentent pas.

Ainsi, à moins d’une heure du terme, difficile d’imaginer la n°8 aller chercher la victoire. Tous les observateurs présents conviennent que, contrairement à ses aïeules – les TS030, TS040, TS050 et GR010 – la TR010 pourrait devenir la première Toyota à ne pas triompher à domicile dès sa première tentative.

La n°8 n’est alors que sixième. Brendon Hartley a été envoyé en tête-à-queue par l’Aston Martin n°007 et, devant, Alpine maîtrise une course dont elle occupe les deux premières places. Vingt minutes après l’ultime restart, Ryō Hirakawa franchit pourtant la ligne avec 0 »591 d’avance sur Victor Martins.

Qu’a vu Toyota que les autres n’ont pas vu ?

Race Highlights | 6 Hours of Fuji 2026 | FIA WEC

Quand la direction de course décide de sortir la voiture de sécurité après la violente sortie de la McLaren n°58, il reste encore 55 minutes de course. Les rails doivent être réparés et la question est alors de savoir combien de temps la neutralisation va durer, puisque cela a une incidence sur la quantité d’énergie à embarquer.

« C’est un peu du travail d’estimation, nous a confié après coup David Floury, directeur technique de Toyota Racing. Vous regardez les images à la télévision et vous essayez de deviner de combien la course va être raccourcie et combien d’énergie vous pourrez économiser à la fin. »

Toyota fait alors deux choix : ne pas changer les pneus et réduire autant que possible la durée de ravitaillement en misant sur une faible quantité d’essence. Sur ce second point, la différence est importante.

« Je crois que nous étions à 72 % en termes d’énergie quand la voiture est ressortie de la voie des stands, enchaîne l’ingénieur français. Les autres étaient à plus de 80 %, plus de 90% pour certains. C’est ce qui a fait la différence entre la sixième et la première place. »

Si la course repart rapidement, la Toyota n’a pas suffisamment d’énergie pour rallier l’arrivée. Buemi le confirme après la course. Mais David Floury voit juste : lorsque le peloton est libéré, il reste une vingtaine de minutes et Ryō Hirakawa est en tête.

© FIA WEC / Andrea Lorenzina (DPPI)

« Je n’aurais pas parié sur celle-là, admet Floury lorsqu’on lui demande s’il s’attendait à gagner quelques dizaines de minutes auparavant. Mais quand l’occasion se présente, il faut être vif et la saisir. »

Et si certains pensent que la position dans la pitlane a aidé Toyota, en lui permettant de débrancher le tuyau de ravitaillement lorsque ses concurrents quittaient la working lane, David Floury s’en défend.

« Non, nous ne pouvons pas jouer à ça. Ça revient à prendre le risque de ne pas mettre assez d’énergie dans l’auto. J’ai fixé une quantité de carburant à mettre dans la voiture et nous nous y sommes tenus sans prendre en considération nos adversaires. »

Après la mésaventure d’Austin, où la TR010 n°7 avait course gagnée à une dizaine de minutes du but avant que la mécanique ne fasse des siennes, Toyota fait jouer sa science de la course pour faire tomber la concurrence.

Alpine aurait-elle dû gagner ?

Comment l’équipe tricolore a-t-elle pu perdre une course qu’elle avait maîtrisée ? La question, nous l’avons posée à Nicolas Lapierre, directeur sportif de la formation française.

« Lorsque la voiture de sécurité intervient, la n°36 précède la n°35 en piste, mais les deux voitures sont installées dans l’ordre inverse dans la voie des stands » nous a-t-il expliqué.

Une situation qui va considérablement compliquer leur arrêt. Depuis l’épisode impliquant Ferrari aux 6 Heures de Spa en 2024, les voitures ne peuvent plus se dépasser dans la pitlane.

« Deux possibilités se présentent à nous, enchaîne le Français. Soit nous faisons rentrer les deux voitures et nous acceptons de perdre du temps dans la manœuvre. Soit nous en sacrifions une afin de maximiser les chances de victoire de l’autre. Nous aurions gagné la course, c’est presque certain, mais l’autre voiture aurait terminé hors des points. »

© FIA WEC / Antonin Vincent (DPPI)

« Nous avons réfléchi assez longtemps. Finalement, j’ai décidé de ne sacrifier aucune voiture parce que nous étions premier et deuxième et que c’était trop difficile pour moi d’en sortir une de la course. »

Alpine fait donc rentrer les deux A424. La n°35 est condamnée à un nose-in, tandis que la n°36 se retrouve bloquée derrière sa voiture sœur au moment de repartir. Alpine profite de cette immobilisation pour chausser quatre Michelin neufs sur la n°36 et deux pneus neufs côté gauche sur la n°35.

La n°35 et la n°36 passent respectivement 1’03 et 1’07 dans la voie des stands, contre 50 »7 pour la Toyota n°8 et 51 »0 pour la BMW n°15. Ryō Hirakawa ressort en tête devant Dries Vanthoor, Charles Milesi et Victor Martins.

« Toyota et BMW ont été beaucoup plus agressifs en termes d’énergie, reconnaît Lapierre. Ils ont anticipé que la voiture de sécurité durerait plus longtemps. »

La n°36 termine deuxième, la n°35 quatrième. Trente points, le meilleur total d’Alpine depuis le début du programme A424, mais avec le sentiment assez inhabituel d’avoir peut-être choisi de ne pas gagner.

« C’est difficile de voir la déception sur le visage des gars, reconnaît Nicolas Lapierre. Il y a de la déception parce que nous n’avons pas gagné. C’est comme ça. Il faut l’accepter. »

À deux courses du terme, Alpine rejoint Cadillac à la quatrième place du classement Constructeurs. Un maigre lot de consolation.

Et Hirakawa dans tout ça ?

© FIA WEC / Andrea Lorenzina (DPPI)

Si la maestria de Toyota a hissé Ryō Hirakawa en tête de course, encore faut-il à ce dernier résister à des Alpine plus véloces, comme mentionné en préambule. D’autant que le Japonais repart avec quatre pneus usés, au contraire de Victor Martins, doté de quatre Michelin neufs.

Après que Charles Milesi lui a logiquement ouvert la porte, Martins se débarrasse de Dries Vanthoor à dix minutes du but. Mais chez Toyota, personne ne considère alors le travail terminé.

« Non, nous n’étions pas confiants, répond Floury lorsqu’on lui demande s’il pensait Hirakawa capable de conserver la tête. C’est notre course à domicile et nous voulions la gagner, mais nous devons également regarder la situation d’ensemble au championnat. C’est une question de gestion du risque. »

Martins se retrouve rapidement blotti dans l’aileron de la Toyota n°8, mais jamais il ne trouve l’ouverture, Ryō Hirakawa usant à merveille de sa connaissance du circuit pour repousser ses attaques.

Sur la ligne, 0 »591 seconde sépare les deux voitures. Et Floury en convient lui-même : « Avec quelques tours supplémentaires, la situation serait probablement devenue très compliquée. Ryō a fait un travail fantastique ».

Pourquoi est-ce une victoire estampillée Toyota ?

© Toyota

Parce qu’elle ne doit presque rien à la performance pure. À Monza puis au Mans, Toyota avait déjà su faire de la stratégie et de l’exécution des éléments déterminants de ses victoires. Fuji est peut-être un cas plus parlant encore, tant le rythme de la TR010 Hybrid ne la destinait pas à jouer devant.

Toyota a besoin d’une voiture de sécurité pour revenir dans le jeu. Mais aussi de son incomparable science de la course et d’un Hirakawa au sommet de son art. Il y a donc une part de circonstances – Toyota ne cherche d’ailleurs pas à la nier –, mais encore fallait-il les exploiter.

« C’est l’une de nos plus belles victoires depuis longtemps, lâche Buemi à l’arrivée. J’en suis vraiment fier, surtout parce qu’elle était totalement inattendue à l’approche de la dernière partie de la course. L’équipe a pris une excellente décision lors du dernier arrêt et cela nous a permis de passer devant tout le monde. Ensuite, bien sûr, Ryō a réussi à garder tout le monde derrière sans commettre la moindre erreur dans des conditions difficiles. C’est une victoire incroyable.»

Toyota remporte sa dixième victoire à Fuji et la TR010 fait aussi bien que toutes ses aïeules vues en WEC en inscrivant son nom au palmarès des 6 Heures de Fuji dès sa première tentative. Mais plus important encore, Toyota conforte son avance en tête du championnat Constructeurs alors que ses deux trios prennent les devants au classement Pilotes.

À Fuji, Toyota a donné une leçon à une concurrence qui n’a d’ailleurs pas manqué de le saluer.

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